Publié par : lettresdemontreal | 17 avril 2008

Aimé Césaire et les civilisations au XXIème siècle

Aimé Césaire est mort. Avec lui on perd un grand poète, auteur, et militant politique en faveur des dépossédés et marginalisés de ce monde. Il était bien l’homme universel des Antilles. Ce texte est une vision cubaine, écrite en 2006, de cette grande lumière référentielle qui fut Césaire, à l’heure dont on a besoin d’expliquer qui nous sommes: les habitants de ces îles tourmentées par des ouragans naturels et politiques.

Aimé Césaire en 2001

Quand nous passons en revue la culture francophone des Antilles, nous pensons immédiatement à Aimé Césaire, celui qui a été et reste sans doute, l’un de ses exposants les plus significatifs du XX ème siècle et de ce début du XXIème. Formé au Lycée Louis le Grand en France, au coté de Léopold Sédar Senghor, le  » poète-président  » du Sénégal, les deux, très tôt se demandèrent : qui sommes-nous ? Et surtout : qui sommes-nous dans ce monde de blancs ? Des questions auxquelles ils devront répondre durant toute leur vie… des réponses qui intéressent non seulement les afro-antillais, mais tous les Antillais : noirs, blancs, métis…

Césaire a réfléchi et continue à le faire [1], sur le modèle français de civilisation, « Les Français ont cru à l’universel et, pour eux, il n’y a qu’une seule civilisation : la leur », ironisait l’Antillais, mais « Les Allemands, les Anglais ont compris bien avant les Français que la civilisation, ça n’existe pas. Ce qui existe ce sont les civilisations ». Pour ce creuset de civilisations que sont les Caraïbes ceci est une constatation essentielle et Césaire nous propose depuis son afro-antillanisme francophone un rapprochement lucide au sujet.

Quelle est notre civilisation ? Qui nous sommes : métis, blancs et noirs de ces îles des Caraïbes ? Ce sont les questions que me suggère Césaire dans son introspection, disons martiniquaise…

En Guadeloupe et en Martinique, dans les écoles, le créole sera réparti avec le français et ce fait provoque une réflexion de civilisation, mais aussi une autre à caractère pratique en Césaire. Les franco-antillais vont institutionnaliser leur langue nationale, qui est une langue métisse, un produit du français et des langues africaines, agrémentées d’une « sauce » antillaise. Cependant, ils continueront à étudier le français « classique ». La capacité caribéenne à prendre conscience de soi, de se savoir « autres » et, à la fois, de continuer à s’enrichir de la langue et de la culture « dominante », cela ne serait-il pas une caractéristique différenciatrice de notre civilisation aux Antilles ? La connaissance est le dédain des « métropolitains » envers les phénomènes culturels périphériques, non dans l’absolu, mais en général et la connaissance est aussi que cela ne les a jamais rendue meilleurs. Cela ne serait-il pas la raison, pour que continuellement, ils « importent » des cerveaux depuis nos pays ?

Césaire revendique le droit inaliénable de l’homme, et l’homme qu’il est, en le revendiquant et le faisant, il nous montre une caractéristique commune à tous les caribéens : nous nous approprions du bon de l’étranger car nous sommes des hommes universels, peut-être d’une dimension qui dépasse celle du Devincien, celle qui encadrait dans l’Europe du Cinquecento , un continent qui s’éveillait au rationalisme. Nous sommes un mélange et là est la clé, mais non seulement un mélange de races et de cultures, (ce ne serait pas suffisant), mais d’époques, de toute l’histoire humaine transplantée sur un continent, qui à son tour est un laboratoire, où, dans une seule éprouvette, on agite tout et où l’on obtient comme résultat, pour la première fois durant tant de siècles d’effort alchimiste : la pierre philosophale de l’Humanité.

Nous sommes un mélange de Spartacus avec Tupac Amaru, avec Sundiata Keita [2] et peut-être jusqu’à Gengis Kan pour le côté rebelle et de De Vinci pour l’intellectuel, avec les auteurs anonymes du Popol Vuh, avec aussi les anonymes des puissants rites yorubas et congos et jusqu’à Confucius et Lao-Tse…

Césaire nous aide aussi à penser quand il analyse le problème de la « victimisation » à laquelle nous les « périphériques » nous nous sommes soumis, il nous lance ces idées : « Nous devons d’abord nous prendre en mains ; nous devons travailler, nous devons nous organiser, nous avons des devoirs envers notre pays, envers nous-mêmes » et par la suite : « l’éducation que nous avons reçue et la conception du monde qui en découle sont responsables de notre irresponsabilité ». Il convient de se demander ; cela est-il seulement un problème afro-franco-antillais ? Nous restent-ils encore ou non des traces de l’éducation métropolitaine ? Dans le cas cubain, sont-elles hispanisantes ou nord-américanophiles ?… Je crois que oui, le défi de « faire un effort de concentration » et de nous reconnaître en un nouveau projet de civilisation en marche, nous manque. Nous savons que nous construisons une nouvelle société, nous savons que nous sommes différents, mais il faut aller plus loin et nous conceptualiser comme ce que nous sommes déjà en puissance : la Nouvelle Civilisation Caribéenne, qui au coté de la Sud-Américaine (elle aussi en travail d’enfantement) doit bientôt se cristalliser dans ce que rêvait Martí : Notre Amérique, une Amérique latine et aymará, guaraní, quechua, mapuche, maya, afro, et aussi anglo et asiatique. Un creuset de toutes les cultures, une civilisation unique dans sa diversité.

[1] Voir : « Nègre, je resterai », par Aimé Césaire, dans Le nouvel observateur, Nº 2141.
[2] Grand Empereur Mandinga de l’Empire du Mali (XIIIème siècle)

Raúl Ernesto Colón Rodríguez

Source : Lettres de Cuba, n° 3, 2006, et Lettres de Montréal en février 2008.

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Aimé Césaire y las Civilizaciones en el siglo XXI

Aimé Césaire ha muerto. Con él se nos va un gran poeta, escritor, militante político en favor de los desposeídos y marginados. Un hombre universal de las Antillas. Esta es una visión cubana, escrita en el 2006, de ese gran faro de referencia, a la hora de explicarnos quienes somos los habitantes de estas islas atormentadas por huracanes naturales y políticos.

Cuando pasamos revista a la cultura francófona de las Antillas, inmediatamente pensamos en Aimé Césaire, quien ha sido y es sin dudas, uno de sus exponentes más relevantes en el siglo XX y en lo que va del XXI. Formado en el Liceo Louis-le-Grand en Francia, junto a Léopold Sédar Senghor, el “poeta-presidente” de Senegal, ambos, ya en tempranas fechas se preguntaron: ¿quienes somos? y sobretodo ¿qué somos en este mundo de blancos?, preguntas a las que habrán de responder durante todas sus vidas…respuestas que interesan no sólo a los afroantillanos, sino a los antillanos todos: negros, blancos, mestizos…

Césaire ha reflexionado y continua haciéndolo[1] sobre el modelo francés de civilización, “creyeron los franceses en lo Universal y para ellos no existía nada más que una civilización – la francesa”, ironiza el antillano, pero “los alemanes y los ingleses comprendieron mucho antes que los franceses, que la civilización no existe, que lo existente son las civilizaciones”. Para este crisol de civilizaciones que es el Caribe esta es una constatación esencial y Césaire nos propone desde su afroantillanismo francófono un acercamiento lúcido al tema.

¿Cual es nuestra civilización?, ¿quienes somos nosotros: mestizos, blancos y negros de estas islas caribeñas?, son las preguntas que me sugiere Césaire en su instrospección, digamos martiniqueña…

En Guadalupe y Martinica el creole será impartido junto al francés en las escuelas y ese hecho provoca una reflexión civilizacional, pero también otra práctica en Césaire. Los francoantillanos van a institucionalizar su lengua vernácula, que es una lengua mestiza, producto del francés y las lenguas africanas, aderezadas con “salsa” antillana. No obstante, seguirán estudiando el francés “clásico”. La capacidad caribeña de tomar conciencia de sí, de saberse “otros” y a la vez continuar enriqueciéndose de la lengua y cultura “dominante”, ¿no sería esta una característica civilizacional diferenciadora nuestra en las Antillas? Conocido es el desprecio de los “metropolitanos” hacia los fenómenos culturales periféricos, no absolutizo, pero sí generalizo y conocido es también que ello nunca los hizo mejores. ¿No será por eso que continuamente tienen que “importar” cerebros desde nuestros países?

Césaire reivindica el derecho inalienable del hombre en tanto el hombre que es y haciéndolo nos muestra un rasgo común a todos los caribeños: nos apropiamos de lo bueno ajeno porque somos hombres universales, quizás de una dimensión que sobrepasa la del davinciano, aquel enmarcado en la Europa del cinquecento, un continente que despertaba al racionalismo. Nosotros somos una mezcla y esa es la clave, pero no sólo de razas y culturas, (no sería suficiente), sino de épocas, de toda la historia humana trasplantada a un continente, que a su vez es laboratorio, uno donde en un solo frasco se revuelve todo y se obtiene como resultado, por primera vez en tantos siglos de esfuerzo alquimista: la piedra filosofal de la Humanidad.

Somos una mezcla de Espartaco con Tupac Amaru, con Sundiata Keita[2] y quizás hasta Gengis Kan por el lado rebelde y por el intelectual de Da Vinci, con los anónimos autores del Popol Vuh, con los también anónimos de los poderosos ritos yorubas y congos y hasta con Confucio y Lao-Tsé…

Césaire también nos ayuda a pensar cuando analiza el problema de la “victimización” a la que los “periféricos” nos hemos sometido, él nos lanza estas ideas: “Debemos hacer un esfuerzo de concentración, trabajar, organizarnos, tenemos deberes para con nuestros países, para con nosotros mismos” y más adelante: “la educación que hemos recibido y la concepción del mundo consecuente de ella son responsables de nuestra irresponsabilidad”. Cabe preguntarse ¿es sólo un problema afrofrancoantillano?, ¿nos quedan aún o no huellas de la educación metropolitana?, en el caso cubano, ya sea ¿hispanizante o norteamericanofila?…yo creo que sí, el reto de “hacer un esfuerzo de concentración” y reconocernos un proyecto de civilización nuevo en marcha, nos falta. Sabemos que estamos construyendo una nueva sociedad, sabemos que somos diferentes, pero hay que ir más allá y conceptualizarnos como lo que ya somos en ciernes: la Nueva Civilización Caribeña, que junto a la Suramericana (también en trabajos de parto) debe cristalizar pronto en lo que soñara Martí: Nuestra América, una América latina, aymará, guaraní, quechua, mapuche, maya, afro, y también anglo y asiática. Un crisol de todas, una civilización única en su diversidad.

[1] Ver : « Nègre, je resterai », par Aimé Césaire, dans Le nouvel observateur, No. 2141.
[2] Gran Emperador Mandinga del Imperio de Mali (siglo XIII)

Raúl Ernesto Colón Rodríguez

Fuente : Cubarte, 2 mars 2006 y Lettres de Montréal en febrero del 2008


Responses

  1. Aimé Césaire tout comme Léopold Senghor, ont élevé la dignité de l’homme noir avec la literature, la poesie. Quelle belle leçon d’inteligence pour nos politiciens d’aujourd’hui. Les deux ont été des hommes politiques et des figures literaires de prèmier plan. Les luttes pour la dignité ne se font pas seulement avec des canons. Les munitions de l’esprit sont souvent plus efficaces….


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