Publié par : lettresdemontreal | 3 février 2010

Judas B. Mosé – traducteur de l’École de Tolède. XIIIe siècle.

Comme promis, voici un texte sur la traduction!

Judas B. Mosé ou Yehuda ben Moshe haKohen fut le médecin et l’un des principaux traducteurs du roi Alphonse X de Castille, appelé « le Sage ».

Alphonse X régna pendant 32 ans (1252-1284) et après la reconquête, des mains de Maures, des villes comme Tolède, Cordoba et Séville, très endommagées par la guerre, il encouragea les juifs à y déménager. L’empreinte culturelle de ce roi dans l’histoire d’Espagne fut énorme, et on parle ici de sa reforme de la langue castillane. L’Espagne passe sous Alphonse le Sage de l’oralité à l’écriture de sa langue locale. Les traductions des textes des sciences de l’arabe, du latin et de l’hébreu, contribuent à l’émergence du royaume de Castille et Léon comme le centre rayonnant du savoir, parmi les reste de la péninsule ibérique et ailleurs. Du point de vue militaire son règne fut plutôt stable, il reconquit Jerez (1253) et Cadiz (1262). Du point de vue économique et social il implémenta des reformes monétaires, stimula le peuplement des zones sinistrés par la guerre de reconquête, commanda la rédaction d’un code légal unique au royaume. Son règne néanmoins fut soumis à une importante rébellion des mudéjares en 1264 et à la fin de sa vie, la rébellion de son fils Sancho pour des raisons de succession.

La place d’Alphonse X dans l’historiographie contemporaine[1] sur ce période est aussi un sujet de grand intérêt[2]. La traduction au monde hispanique et en Europe en général lui doit un élan considérable, un d’ailleurs qui allait préparer les conditions intellectuelles propices à la Renaissance du XVe et XVIe siècles européens.

La proximité de Yehuda ben Moshe du roi se devait nos seulement au fait qu’il était le médecin personnel du monarque, même avant que ce dernier devienne roi, mais aussi au fait qu’il était un connaisseur de l’astronomie, sujet auquel s’intéressait Alphonse. Un proche ami de Yehuda ben Moshe : Don Yitzchak de la Maleha, fût nommé trésorier de la court, parmi d’autres juifs qui avait des postes-clés dans la cour de Castille. Cela ne voulait pas dire que le clergé catholique n’était pas hostile aux juifs, au contraire, à Castille comme dans les autres royaumes espagnols de l’époque les juifs étaient mal vus, malgré cela, Alphonse X les protégeait et se servait d’eux dans plusieurs fonctions de l’État castillan.

Yehuda ben Moshe haKohen traduisait de l’arabe, et de l’hébreu vers le castillan de l’époque et vers le latin du Bas Moyen Âge.

Mais l’activité traductive de Yehuda ben Moshe s’initie avant le règne d’Alphonse X. Il était rabbin à Tolède, et personne d’influence dans la communauté juive de la capitale castillane à l’époque. Déjà en 1231 il collabore à la traduction latine du « Livre d’azafeha » un traité qui verse sur un instrument astronomique de précision semblable à l’astrolabe, mais qui permettait d’être utilisé dans toute latitude terrestre.

Yehuda ben Moshe commence à travailler en 1243 au service de celui qui était alors le prince dauphin. Il traduit « Le Lapidaire » entre 1243 et 1250, avec l’aide de Garci Pérez, un curé chrétien.  Le Lapidaire est un traité médical et magique sur les propriétés des pierres par rapport à l’astronomie.

Il contribue à la traduction  du livre de Hady Abenragel, astrologue arabe de la fin du Xe siècle et début du l’XIe siècle : le « Libro conplido en los judizios de las estrellas » en 1254, du  « Libro de la ochava esfera » (1256), en collaboration avec Guillén Arremón Daspa (ou de Aspa).

À partir de 1259 et en collaboration avec le rabbi Isaac ben Sid (le Rabiçag des sources chrétiennes), il travaille dans la rédaction des Tableaux astronomiques d’Alphonse, qu’il a finalisé de compiler et de rédiger en 1277. Entre 1262 et 1272 il prit partie dans les observations qui ont contribué à la composition de ces Tableaux astronomiques.

Ben Moshe contribue également à la traduction du  « Libro de las cruzes » (1259) et la même année du  « Libro de la alcora ».

Ben Moshe participe à la révision et rédaction finale du
« Livre des étoiles fixes » en 1276. Écrit par Abd Al-Rahman Al Sufi autour de 964. Le livre fut écrit en arabe, bien que l’auteur soit probablement persan. Il fut une tentative de créer une synthèse du travail classique le plus populaire dans l’astronomie : L’Almageste de Ptolémée.

Dans son article pour TTR, « La traduction-appropriation : les cas des traducteurs tolédans des 12e et 12e siècles », Clara Foz attribue à Judas B. Mosé et à Ishaq B. Sid le rôle de « traducteurs en chef » dans la cours d’Alphonse X. Les traducteurs réalisaient en plus une tâche qui consistait « autant à accéder aux grands textes scientifiques et philosophiques hérités de la culture arabe qu’à opérer sur ces derniers des transformations visant à les faire accepter par l’autorité à laquelle les traducteurs étaient soumis…l’Église catholique au 12e siècle et celle d’un roi mécène au siècle suivant »[3]

Comme le remarque Clara Foz dans son livre Le Traducteur, l’Église et le Roi, « L’œuvre de Judas b. Mosé est donc considérable : il traduisit en romance cinq traités d’astronomie et d’astrologie écrits en arabe, participa à la rédaction de tables astronomiques et à la révision d’un autre ouvrage dans ce domaine; il présente en autre la particularité d’avoir travaillé, à ses débuts, vers le latin… »[4]

Conclusion

Alphonse X Le Sage fonda par la traduction la « culture espagnole » et Yehuda Ben Moshe était l’un des ses « généraux » dans cette campagne. Il est évident que sa fonction de médecin du roi ne lui a pas permis de s’occuper de la traduction en temps plein, comme d’autres traducteurs de l’École de Tolède plus productifs que lui, néanmoins je crois que son rôle est essentiel pour la compréhension des choix de traductions dans la cours d’Alphonse X. C’était justement sa proximité du roi qui l’a permis de proposer au roi et aux autres traducteurs des projets de valeur, et de « choisir » pour lui les projets de traductions les plus intéressants de son époque, de même que choisir ses collaborateurs, et cet dernier aspect en est un de spécial intérêt. Foz (1998) le signale d’ailleurs dans son livre ci-dessus cité, dans le texte sur ben Mosé, qu’il ne travailla jamais seul, et cela est un bon indice d’un esprit de la traduction orientale qu’aujourd’hui se revendique de plus en plus par les historiens et théoriciens de la traductologie. Raison alors de plus pour étudier en profondeur l’œuvre de l’un de ces traducteurs, comme c’est le cas de Yehuda ben Moshe ahKohen, qui firent le pont entre l’Orient et l’Occident, un pont en permanente besoin de maintenance.

Notes

[1] Voir: Norman Roth. Jewish Collaborators in Alfonso’s Scientific Work, sur: http://libro.uca.edu/alfonso10/emperor5.htm

[2] Des nombreux symposiums, des colloques, des expositions et des publications se sont materialisés lors des 700 ans de sa mort. Voir : Larry J. Simon, Jews in the Legal Corpus of Alfonso el Sabio. Sur: http://escholarship.org/uc/item/7g82w5fs

[3] Clara Foz « La traduction-appropriation : les cas des traducteurs tolédans des 12e et 12e siècles », TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 1, n° 2, 1988, p. 58-64, p. 62. Aussi sur : http://id.erudit.org/iderudit/037018ar

[4] Clara Foz, Le Traducteur, l’Église et le Roi. Les Presses de l’Université d’Ottawa. 1998. p.74

Bibliographie:

  1. Los intelectuales en la corte alfonsí. El saber y la literatura al servicio de la monarquía. (Publication : Georges MARTIN, « Los intelectuales y la Corona : la obra histórica y literaria », in : Alfonso X y su época, (Manuel RODRÍGUEZ LLOPIS, dir.), Murcie : Carroggio, 2002, p. 259-285)
  2. Clara Foz, Le Traducteur, l’Église et le Roi. Les Presses de l’Université d’Ottawa. 1998.
  3. Carlos Alvar y José Manuel Lucia Megias. Diccionario filológico de la literatura medieval española: textos y transmisión. Editorial Castalia S.A., 2002.

Web

1. Rabbi Yehuda Ben Moshe HaKohen. The Jewish Physician of Toledo, sur: http://www.chabad.org/library/article_cdo/aid/112510/jewish/Rabbi-Yehuda-Ben-Moshe-HaKohen.htm
2. Article: Yehuda ben Moshe, sur: http://es.wikipedia.org/wiki/Yehuda_ben_Moshe
3. Norman Roth. Jewish Collaborators in Alfonso’s Scientific Work in Robert I. Burns, ed., Emperor of Culture: Alfonso X the Learned of Castile and His Thirteenth-Century Renaissance Culture, sur: http://libro.uca.edu/alfonso10/emperor5.htm
4. Article: Alfonso X de Castilla, sur : http://es.wikipedia.org/wiki/Alfonso_X
5. Article : Escuela de traductores de Toledo, sur : http://es.wikipedia.org/wiki/Escuela_de_Traductores_de_Toledo
6. Article : Lapidario, sur : http://es.wikipedia.org/wiki/Lapidario
7. Herminia Provencio Garrigós, José Joaquín Martínez Egido (coaut.) La época alfonsí y los inicios de la prosa castellana, sur: http://www.cervantesvirtual.com/servlet/SirveObras/01361734322369497865891/p0000001.htm
8. Clara Foz « La traduction-appropriation : les cas des traducteurs tolédans des 12e et 12e siècles », TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 1, n° 2, 1988, p. 58-64, p. 62. Aussi sur : http://id.erudit.org/iderudit/037018ar


Responses

  1. Bonsoir,
    je suis en train d’écrire un reportage sur Tolède; en faisant une recherche sur la période des Maures en Espagne, je suis tombée sur votre blog. C,est une bonne surprise! ainsi vous êtes Cubain… pourriez vous m’informer sur l’immigration Corse à Cuba par hasard? je suis corse d’origine et m’intéresse à l’immigration de mes compatriotes dans les Amériques latines et les Antilles. Je vous remercie, Anne

  2. je minteresse à la destination qu’ont pris les juifs expulsés d’Espagne en 1492 (moi meme descendantes des juifs du pape )lunel
    il s’avere que la latitude de Gérone Espagne et la baie de cupabia près de porto pollo sont identiques , que la vallée du taravo comporte des noms comme zenaco et zivaco et que le cédrat fruit juif (fetes des cabanes ) y a été cultivé comme au costa rica ! et qu un professeur duniversité a ecrit recemment un livre intitulé la sépharade racontant l’ histoire de gd mères corses ayant des traditions juives de tolède !!!!les plus riches ont dû prendre les bateaux pour l’Amérique avec Christophe Colomb( rf calvi cuba ),la turquie et la corse
    les autres sont partis à pied pour les états du pape en comptat venaissin !


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